Au tout début du blog, nous publiions chaque mois des avis lecture, de parents et d’enfants vivant l’instruction en famille au quotidien. Parmi les contributrices, il y avait Lili qui a aujourd’hui 11 ans. Mais cette fois-ci, c’est sa maman qui prend la parole pour partager son témoignage sur leur IEF, de la prise de décisions, aux doutes, en passant par l’organisation d’une matinée et à la réflexion sur la fin de ce mode d’instruction.
Les photos nous ont été envoyées par Angélique et sont protégées par les droits d’auteur.
Bonjour Angélique et bienvenue sur Mon autre reflet. Peux-tu vous présenter, toi et ta famille ?
Notre famille se compose d’un papa (Olivier) qui a 50 ans cette année, qui a déjà 2 grands enfants d’une première union. Ils ont aujourd’hui 23 ans et 21 ans et ils ont tous les deux été à l’école toute leur vie, de manière générale dans des écoles privées à partir du collège.
L’aînée est dyslexique, et donc moi j’ai très vite ressenti les limites de ce que les établissements pouvaient proposer, ainsi qu’un sentiment de décalage et de mal être chez elle : malgré toute sa bonne volonté et le travail effectué, elle avait l’impression de ne pas être à la hauteur.
À l’inverse le second a toujours eu de très bons résultats scolaires, il était dans des établissements exigeants / stimulants, mais on voyait quand même qu’il s’ennuyait.
Moi, je suis Angélique, je suis monitrice/éducatrice, j’accompagne des personnes en situation de handicap dans leur habitat via une association de parents qui ont des enfants atteints d’un handicap mental et/ou intellectuel. Je suis maman de Lili qui a maintenant 11 ans, qui n’est jamais allée à l’école. On s’est mis ensemble avec Olivier il y a à peu près 14 ans.
Nous vivons en ville, près des transports en communs, des infrastructures de la MEL, près de Lille, ce qui nous apporte une certaine diversité intellectuelle et la possibilité de rencontrer quand même pas mal de gens, dont des gens différents.
Ensemble nous avons construit une association qui s’appelle Oh Ludik qui est une association de jeux de société. L’objectif est de favoriser les rencontres, que les enfants, les adultes, les seniors, les juniors, les touts petits puissent se rencontrer au travers du jeu en soirée.

Pour quelles raisons avez-vous fait le choix de l’instruction dans la famille ?
J’ai commencé à réfléchir à l’école à la maison avant que Lili n’ait 2 ans parce que je voulais nous laisser du temps. Je me suis dit que ça pouvait être bien, comme on avait trouvé une nounou anglaise, que je travaillais à 100% et mon mari aussi, qu’elle puisse aller à l’école en matinée et continuer l’après-midi à aller chez la nounou et à être immergée en anglais. Mais comme l’école à côté de chez nous ne souhaitait pas faire des demi-journées et comme l’école n’était pas obligatoire tout de suite (on ne savait pas que c’était l’instruction et pas l’école qui était obligatoire), on a choisi de permettre à Lili d’être tranquille jusqu’à ses 6 ans.
Cela lui permettait de passer plus de temps (13h/semaine) avec la nounou en immersion dans une autre langue. Et nous ne voulions pas spécialement l’immerger dans un grand collectif tout de suite parce qu’on trouvait que, déjà, vivre pleinement chaque relation, c’était déjà pas mal, de façon générale et par rapport à la sensibilité de notre enfant.
Du coup, dès ses 2 ans ½, on a rencontré d’autres familles qui faisaient l’école à la maison et qui étaient dans une envie de construire un petit réseau. L’idée n’était pas d’écarter Lili d’autres enfants et de viser quand même une socialisation qui soit au-delà de ce que la nounou pouvait proposer. L’idée, c’était aussi de proposer des rencontres avec des enfants de tout âge.
C’était plus mon choix de faire l’école à la maison, et ce n’était pas tout à fait celui de mon mari. Au départ il avait vraiment très peur et le côté « est-ce que notre fille sera socialement adaptée » l’inquiétait beaucoup.
On a rencontré une famille, puis deux qui faisaient l’école à la maison et dont les enfants avaient le même âge que les grands d’Olivier (à l’époque). On a pu voir que les relations avec les parents se passaient bien, que les enfants étaient épanouis, et puis après, en grandissant, quand ils ont pris les chemins vers le lycée, où les résultats étaient là et que c’était un choix des enfants, ça se passait bien.
Peux-tu nous dire ce qui est le plus important pour toi dans l’instruction en famille que tu proposes à ta fille ? Quelles grandes idées te permettent de prendre tes décisions ?
Je pense que le fait de travailler sereinement, une partie de la journée seulement et en fonction de ce qu’elle aime, apporte beaucoup à Lili. Par exemple, elle est très sensible au bruit et se lance vite dans un autre projet.
Vu que nous ne travaillons que toutes les deux (ou ponctuellement à trois avec son papa), elle peut rester concentrée les 3h de la matinée. Le tout est entrecoupé avec des jeux. On démarre la journée par un jeu, on en refait un entre deux matières, on revoit le programme d’histoire par les jeux, etc. Ainsi, ça lui semble assez léger comme façon de faire.
Ce matin, on a commencé la journée avec sa carte de l’Europe à partir de laquelle elle a énuméré tous les pays. Ensuite, on a fait des maths (calcul mental réfléchi + géométrie), suivi par un jeu de 7 familles sur l’histoire de l’art. Après ça, on a fait du français dans le canapé en nous intéressant aux romans d’aventures, à la différence entre des BD, des mangas, des livres d’aventures dans lesquels des enfants sont le héros. On a lu ensemble des extraits, elle a pu dire ce qu’elle en retirait, elle a créé sa propre définition d’un aventurier (là on suit un manuel plutôt classique on va dire). Enfin, on s’est amusé à refaire avec Montessori du placement de pièces sur la nature et les fonctions des mots pour travailler l’accord du participe passé avec le COD.
Au final, on associe des temps très formels à du jeu, ce qui fait qu’elle acquiert les compétences de son socle tout en étant sur un mode ludique.
Par rapport au choix des livres, des manuels et des autres ressources, c’est vrai que j’ai quand même été guidée par Maria Montessori et par Charlotte Mason. J’ai lu leurs ouvrages « classiques », qui sont heureusement traduits en français. Ça permet d’avoir des guides ou des façons de faire.
J’adorais, quand Lili était petite, lui lire beaucoup beaucoup de livres. J’ai lu ensuite que c’était très bon pour elle, dans sa construction d’idées, dans son imaginaire, dans son vocabulaire, etc.
Quand on a découvert que Lili était dyslexique (elle avait 6 ou 7 ans), tous les professionnels qu’on a rencontrés ont confirmé que le fait de favoriser l’accès à la lecture en lui lisant les histoires, avait enrichi sa manière de penser, d’accéder à la conception des idées, à la définition des choses et son vocabulaire. Cela l’aiderait toute sa vie et notamment dans ses acquisitions scolaires, intellectuelles.
Bien sûr, les romans d’aventures sont une grande part des choses que Lili aime qu’on lui lise, mais on lit aussi beaucoup de romans historiques ou en tout cas des textes qui font référence à l’histoire et à la géographie pour qu’elle puisse s’imprégner et découvrir des choses tout au long de sa découverte de lectures. On a beaucoup travaillé sur l’acquisition de la lecture si bien qu’aujourd’hui la lecture fait partie de son quotidien et elle aime ça, malgré une belle dyslexie.

Restons sur le sujet de la dyslexie. Est-ce que ça change quelque chose dans ton rapport à l’instruction, que ce soit ce que vous faites à la maison ou ta vision de l’école ?
Son diagnostic a confirmé que l’on ne voulait pas que Lili soit scolarisée tout de suite.
Pourquoi ? Parce que le rapport à l’évaluation, à la note et aux critères demandés par âge ne convenait pas. Pour certaines matières, comme l’histoire géo, la culture générale ou les sciences, Lili était d’un niveau correct, voire supérieur à son âge. À l’inverse, en français et en maths, elle était en-dessous du niveau de sa tranche d’âge, et elle l’est toujours d’ailleurs de par le fait qu’elle soit dyslexique et dysorthographique avec une réelle difficulté à comprendre les consignes, en tout cas à les lire et à les intégrer en même temps. Si on les lui lit, c’est plus facile car elle se concentre uniquement sur la compréhension.
On trouvait ça dommage qu’elle soit notée sur des choses dont elle n’avait pas encore compris le sens. Je vais donner par exemple de la conjugaison ?
Lili a presque 11 ans et demi et elle a compris l’intérêt de la conjugaison que depuis 1 an. Du coup, ça n’avait pas de sens de lui faire apprendre le présent, l’imparfait, le futur, plus tôt. Ça a seulement du sens aujourd’hui. Elle intègre aujourd’hui le passé simple. Ça n’est pas des choses pour lesquelles on apprend tout par cœur, parce qu’en fait, son cerveau a encore du mal à déchiffrer les accords. Par exemple : elle comprend qu’il faut mettre un pluriel mais le déchiffrage entre le verbe où l’on conjugue en mettant « ent » et le nom où l’on met un « s » ou un « x » en fonction de la terminaison, c’est en cours d’acquisition. Pourtant on y travaille tous les jours et que ça fait 3 ans 1/2 qu’elle a 2 séances d’orthophonie par semaine.
D’ailleurs, c’est l’un des intérêts de faire l’école à la maison : lui proposer un accompagnement par un orthophoniste plusieurs fois par semaine et lui permettre d’avoir des temps où elle s’ennuie, elle s’amuse, elle construit, elle rencontre des copains, elle fait des sorties. Et le matin, quand on travaille de façon un peu plus de formel, elle est pleinement présente et engagée.
Cela fait maintenant quelques années que vous faites l’IEF. Y-a-t-il eu des moments de doute, des envies de scolarisation de la part d’un des membres de la famille ?
Je pense que dans les premières années où il y a eu l’inspection en famille, à ce moment de l’année, nous avions de grandes peurs. Est-ce qu’on allait pouvoir bien expliquer et être clair sur notre fonctionnement, est-ce qu’on allait être compris et acceptés dans notre choix de faire l’école à la maison ? Est-ce que ce qu’on propose c’est à la hauteur de ce qu’ils attendent ?
Mais des doutes sur le bien-fondé de l’IEF : jamais.
C’était plutôt sur comment on allait réussir à tout mettre en place, tout en souhaitant continuer à travailler tous les deux. Moi, j’ai baissé mon temps de travail. On s’est organisé : je travaille essentiellement de 15h à 22h, trois fois par semaine + le week-end à raison de 10h tous les 15 jours. Olivier commence tôt le matin pour pouvoir être disponible dès 17h30 – 18h pour aller chercher Lili quelque part, et il fait du télétravail 1 à 2 fois par semaine.
Les doutes c’est surtout sur l’organisation et puis sur la gestion du stress aussi, parce qu’en fait, même si on fait tout pour que Lili ne soit pas stressée et puisse avancer à son rythme, en fait ça nous demande à nous, et notamment à moi parce que c’est quand même moi qui suis chargée de l’instruction, beaucoup de temps de réflexion. Quel support, comment, quelle progression, est-ce qu’on avance suffisamment vite, comment on va faire pour intégrer cette notion-là, quelle visite faire. Sans oublier la question de l’argent aussi (on a dépensé ça, on est allé là et on aimerait voyager, comment on peut faire).
Ça n’a pas toujours été facile de se dire on a pas mal de contraintes collectives pour le bien fondé d’une seule personne.
Tout en sachant que moi j’ai quand même la chance de vivre l’IEF positivement vu que moi aussi je travaille mes connaissances et ma socialisation. Je découvre bien plus de lieux culturels et autres que si j’allais au travail toute la journée.
Les doutes par rapport à la famille, bien sûr qu’il y en a eu, mais je pense qu’on les a écartés dès le début, parce qu’en fait, c’était notre vrai choix et j’ai proposé à ma maman de venir plusieurs fois à des sorties culturelles, à des rencontres de familles, à mon anniversaire ou à celui de Lili, etc. Elle a toujours vu que Lili avait plein de copains/copines et ça, ça l’a rassuré beaucoup. Puis avec les retours d’inspections positifs, et les années faisant, il y a moins de doutes. Je pense aussi que le fait que ma sœur ait rencontré des problèmes de socialisation ou d’intérêt de ses enfants pour l’école ou ce qui était proposé à l’école a fait qu’elle a relativisé un peu les choses.
Il y a quand même eu des débats familiaux sur « mais si tu ne donnes pas de contraintes à ton enfant, comment elle fera dans sa vie ? Elle ne pourra jamais décider de faire ou de ne pas faire, d’être à l’heure ou pas à l’heure. », etc. Cela revient à nier le fonctionnement de l’école à la maison. Déjà, nous on n’est pas du genre à se lever à 10h … et on a des contraintes sur des visites, des ateliers, etc.

Avez-vous en tête une date de « fin » pour l’instruction en famille ? Un projet de scolarisation pour Lili ?
Chaque année, on se pose la question en décembre et on se fixe en février pour décider pour l’année suivante. Jusqu’à il y a deux ans, c’était tout le temps « oui-oui, on continue ».
Le coup de pression du changement de loi a quand même changé la donne car il y a de moins en moins d’enfants de l’âge de Lili qui font l’IEF. Il y a aussi de plus en plus de gens stressés par la poursuite de l’école à la maison. Et il y a le fait que Lili, voyant que des copains avancent en âge, vont à l’école et sont contents de se voir tous les jours (tandis qu’elle les voit moins du coup), elle a commencé à réfléchir à une possible scolarisation.
L’année dernière elle l’a demandé mais c’était couci-couça : je voulais continuer les séances d’orthophonie. Je lui ai donc dit « encore une année, la 6ème, comme ça on finit vraiment le cycle 3 et tu es tranquille avec ça, et tu démarreras un nouveau cycle à l’école ». Ça nous donnait aussi du temps pour trouver un établissement adapté à ses besoins, dans l’idée que l’école est importante aussi dans la socialisation, le vivre ensemble et l’épanouissement scolaire et non juste par la note finale sur une copie.
Lors de la dernière rentrée, Lili a failli être scolarisée mais ça ne s’est pas bien passé lors des rencontres avec le chef d’établissement, du coup on a annulé.
On pense que, l’année prochaine, Lili ira à l’école. On va quand même faire la demande d’instruction en famille si jamais ça ne se passe pas comme on l’espérait ou si jamais Lili souhaitait revenir en arrière. Toutefois c’est stressant car je vais demander à changer de service pour pouvoir travailler en journée afin d’être disponible le soir quand Lili rentre. Donc si jamais elle fait machine arrière, comment est-ce que moi, professionnellement, je rebondis ?
Ce sont des questions comme ça qui nous préoccupent pas mal cette année, en plus de la progression de Lili et de la réflexion sur le programme de 5e.
Avec la fin de l’IEF, je vois que Lili commence à avoir la flemme et je n’ai pas trop envie d’entrer en conflit avec elle pour son avenir et pour sa motivation à travailler tous les jours. Je sens qu’on a construit une relation solide qui nous impose le respect de son choix. Comme elle a envie de faire l’école, qu’elle aille à l’école, qu’elle vive pleinement sa vie à l’école et qu’elle voit si c’est ce qu’elle souhaite vraiment. Le retour en arrière ne sera pas forcément facile si jamais elle le souhaite, mais au moins elle aura vécu toute une vie jusqu’à ses 11 ans ½ sans aller à l’école, et là elle va vivre une autre vie. Ça n’est pas sans une certaine tristesse pour nous, parents, mais à la fois on se dit qu’on lui a déjà tellement permis de vivre un épanouissement naturel que du coup c’est déjà pas mal. Soyons fiers de ça.

